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 AMERICA LATINA

 

 

 

Les difficiles chemins de la

« Communauté sud-américaine des nations »

 

 

Eduardo Gudynas

 

 

Les chefs d’état d’Amérique du sud ont lancé la proposition d’une “communauté de nations” englobant 12 pays, couvrant 17 millions de kilomètres carrés, regroupant 361 millions d’habitants et présentant un PIB de plus de 970 milliards de dollars.


L’initiative a été prise en décembre 2004 lors du troisième sommet des chefs d’état dans la ville de Cuzco, au cœur des Andes péruviennes. Ses principaux promoteurs ont été les présidents Lula da Silva du Brésil et Alejandro Toledo du Pérou avec le soutien appuyé du Mercosur [1], l’Argentin Eduardo Duhalde [2].

 

Une aventure si ambitieuse telle qu’une “communauté de nations” éveille rapidement le soutien des citoyens en Amérique latine puisque cet objectif a une longue histoire depuis l’époque de la Conquête ; tant et si bien qu’il est difficile de critiquer la moindre mesure sur ce terrain. Il est cependant toujours nécessaire de le faire. En particulier concernant la “communauté” qui est pleine de bonnes intentions mais qui manque de mesures concrètes et fait la part belle aux relations commerciales.

 

La Communauté sud-américaine des nations (CSN) a été présentée comme un programme très ambitieux et ses défenseurs la comparent à l’Union européenne. Cependant, les présidents n’ont pas signé un traité constitutionnel et sont à peine arrivés à une déclaration d’engagements généraux telles que la lutte contre la pauvreté, la création d’emplois, assurer l’éducation et se sont engagés avec la paix et la démocratie. Leur principal objectif était la création d’un « espace sud-américain intégré au niveau politique, social, économique, environnemental, et des infrastructures  » et que la communauté se développe en appelant à la « concertation et à la coordination politique et diplomatique » en particulier grâce à la convergence des deux grands blocs commerciaux : le Marché commun du Sud (Mercosur) et la Communauté andine des nations [3] (CAN), avec le Chili, la Guyane et le Surinam.

 

Le rapprochement proposé est essentiellement économique, basé sur l’accord de complémentarité commerciale entre les deux blocs et plus particulièrement en ce qui concerne les liaisons routières, l’énergie et les communications. Il est certain que la déclaration de Cuzco invoque d’autres objectifs tels que la promotion du développement rural ou le transfert de technologies mais sa composante la plus concrète et la plus évidente est de renforcer l’infrastructure régionale en appuyant les programmes déjà en cours dont se détache singulièrement l’Initiative d’intégration de l’infrastructure régionale d’Amérique du sud (IIRSA). On n’est pas parvenu à préciser d’autres pas concrets et il a été demandé aux ministres des Relations extérieures qu’ils préparent un plan d’action.

 

L’IIRSA est un vaste programme de construction de nouvelles routes, de ponts, de voies fluviales et de liaisons énergétiques et de communication spécialement dans les zones tropicales et andines. C’est un des résultats du premier sommet sud-américain des présidents (2000), qui est arrivé à gérer quelques 300 projets d’intégration dont certains sont en voie de concrétisation. Elle peut compter sur le financement de la Banque interaméricaine de développement (BID), de la Corporation andine de financement (CAF), du Fonds financier du bassin de la Plata (FONPLATA) et d’agences gouvernementales brésiliennes.

 

Un des rares accords concrets du lancement de la CSN a été la réorganisation de l’IIRSA, en réduisant le nombre de chantiers de 300 à 31 appuyés par la Communauté. Parmi les chantiers approuvés à Cuzco, on trouve la liaison routière depuis l’état de Acre, dans la forêt amazonienne, vers le département de Madre de Dios au Pérou afin d’assurer un accès à l’Océan Pacifique. La polémique existant derrière ce type d’entreprise est immense puisque l’ouverture de nouvelles routes dans cette région amazonienne du Brésil permettra à l’exploitation agricole, d’élevage et minière des états de Rondonia, du Mato Grosso et de Acre de disposer de voies de sortie pour les exportations. Par conséquent, celle-ci augmentera vertigineusement. Les progrès actuels de l’élevage et de l’agriculture, en particulier celle du soja [4], sont très importants en dépit des restrictions en matière de transports. Avec de nouvelles routes, ces secteurs croîtront d’autant plus.

 

Les impacts sociaux d’un tel projet sont, entre autres, le déplacement de l’agriculture familiale et la marginalisation des groupes indigènes. Les impacts environnementaux sont la destruction de la forêt tropicale, l’augmentation de l’érosion et la croissance de la pollution par les agrotoxiques. Sans oublier que tant l’ouverture de nouvelles routes au Pérou que la libéralisation commerciale auront un impact direct sur les agriculteurs péruviens qui pourront difficilement rivaliser avec les nombreux produits du Mercosur.

En prenant en compte ces nuances, une question se pose : pourquoi le Brésil insiste-t-il à créer une communauté sud-américaine ? L’évidence démontre que cette politique est due, d’une part, à sa stratégie de renforcement de ses programmes de développement d’infrastructures dirigés vers l’exportation et, d’autre part, à sa volonté d’étendre le Mercosur en tant que zone de libre-échange.

 

En effet, les plans d’infrastructures constituent une question clé dans la stratégie actuelle du gouvernement de Lula da Silva. Ces projets ont bénéficié d’un fort soutien dans le programme quinquennal et disposent de lignes de crédit au sein de la banque d’état de développement (qui finance différents chantiers tant au Brésil que dans des pays voisins dans le cadre de l’IIRSA) et répondent aux demandes de l’agro-industrie. Tant au Brésil que dans les autres pays, les conceptions économiques actuelles acceptent le fait que l’augmentation des exportations est un des facteurs indispensables pour atteindre des revenus économiques plus importants, revenus fondamentaux tant pour l’Etat que pour rembourser la dette extérieure. Arriver à une augmentation encore plus importante des exportations est uniquement possible si l’on peut compter sur des routes plus nombreuses et meilleures, des liaisons vers de nouveaux ports et, en particulier, des accès à la côte de l’Océan Pacifique étant donnée la demande croissante de la Chine [5] et du sud-est asiatique.

 

Dans ce sens, la CSN est en adéquation avec cette recherche d’accès pour les exportations et cela explique que, même si les objectifs sont larges, il n’existe pas de plan d’action concret pour des thèmes tels que la lutte contre la pauvreté alors que l’on insiste sur la construction de nouvelles routes et de voies fluviales. Les défis commerciaux peuvent générer de nouvelles tensions entre les membres de la communauté alors qu’ils sont déjà nombreux à exporter plus ou moins les mêmes produits et n’ont pas réussi à coordonner leurs productions. Ils sont donc directement concurrents sur les marchés internationaux.

 

Il ne faut pas oublier non plus que la création de la CSN s’insère dans le modèle d’élargissement du Mercosur promu par le Brésil et qui progresse à coup d’accords commerciaux avec les pays andins. L’accord de complémentarité commerciale entre la CAN et le Mercosur transforme une bonne partie de l’Amérique latine en un embryon de zone de libre-échange sud-américaine.

 

Il s’agit donc d’une « expansion faible » du Mercosur auquel s’ajoutent de nouvelles nations en tant que « membres associés » [6] et qui, par conséquent, ne rentrent pas dans la structure des engagements politiques du bloc propre aux « membres à part entière ». Le Mercosur s’élargit ainsi en nombre mais n’arrive pas à mettre en place des mécanismes de coordination de la production et ne renforce pas substantiellement sa structure politique (en maintenant le schéma issu des accords de 1994). Le nouveau Mercosur élargi n’a pas non plus réussi à être un instrument effectif de régularisation des relations entre les pays associés et voisins puisque le conflit frontalier entre la Bolivie et le Chili [7] perdure ce qui laisse également planer le doute sur la façon de concrétiser une communauté sud-américaine de laquelle deux des membres n’ont toujours pas de relations diplomatiques.

 

Au moment de la promotion de la création de la CSN, des querelles commerciales de basse intensité étaient toujours présentes entre les membres à part entière du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay). Pour plusieurs chefs d’état, il était nécessaire de fortifier le Mercosur avant d’avancer au niveau d’un accord avec la communauté andine ou de penser à une communauté sud-américaine. Ce contexte explique que les présidents d’Argentine, du Paraguay et d’Uruguay n’ont pas participé au lancement de la communauté, générant de nombreuses incertitudes sur son futur immédiat et envoyant dans le même temps un message clair au président Lula.

 

L’idée de communauté présente également de nombreux risques pour la CAN traversée par différentes tensions : d’une part, la négociation d’accords de libre-échange (TLC, sigles en espagnol) entre la Colombie, l’Equateur et le Pérou avec les Etats-Unis et, d’autre part, par la distanciation croissante du Venezuela et les demandes du Brésil d’un rapprochement plus étroit. De cette façon, la CAN s’ « étire » entre ces deux pôles et il est certain que s’embarquer dans la CSN ne résoudra pas ses problèmes.

 

Enfin, l’idée d’une association restreinte à l’Amérique du sud est un nouveau coup porté aux rêves d’unité latino-américaine. Il s’agit d’un projet duquel l’Amérique centrale, les Caraïbes et le Mexique restent exclus. Cette conception sous-régionale d’intégration, dans laquelle on oublie de façon notable le Mexique, était déjà d’actualité lors de la convocation du premier sommet présidentiel d’Amérique du sud par le président brésilien d’alors : Fernando Henrique Cardoso. La situation actuelle est ainsi, en grande partie, la continuation et l’accentuation des idées brésiliennes de cette époque.

Ainsi, si l’annonce d’une communauté sud-américaine des nations invoque le rêve persistant d’une union des gouvernements et des peuples, la proposition actuelle se cantonne à la voie des accords commerciaux traditionnels. En réalité, une union latino-américaine doit emprunter une autre voie en accordant plus d’attention aux revendications sociales et politiques.

 

 

NOTES:

 

[1] [NDLR] Le Marché commun du Cône Sud, ou Mercosur, a été créé en 1991. Il rassemble à l’origine le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay. Le Venezuela en est devenu membre à part entière en décembre 2005. Plusieurs pays ont le statut de "pays associé" : la Bolivie et le Chili, depuis 1996 ; le Pérou, depuis 2003 ; la Colombie et l’Equateur, depuis 2004.

[2] [NDLR] Eduardo Duhalde est le prédécesseur de Kirchner, membre de l’appareil du parti péroniste, le Parti justicialiste, et très influent dans la région de Buenos Aires. Il a été élu président "de transition" par le Congrès en février 2002, après le soulèvement populaire de décembre 2001.

[3] [NDLR] La Communauté andine des nations comprend la Colombie, la Bolivie, l’Equateur, le Pérou et le Venezuela.

[4] [NDLR] Lire O. Gutierrez, la « connexion hamburger » et la déforestation de l’Amazonie, RISAL, mai 2004 : www.risal.collectifs.net/article.ph... & Carmelo Ruiz Marrero, Amérique Latine : l’invasion transgénique, RISAL, avril 2005 : www.risal.collectifs.net/article.ph....

[5] [NDLR] Lire Marcel Coiteux, La découverte de l’Amérique du Sud par la Chine, RISAL, février 2005 : www.risal.collectifs.net/article.ph...

[6] [NDLR] Lors du XXVIème sommet des chefs d’Etat du Mercosur, qui s’est tenu le 8 juillet 2004 à Puerto Iguazú (Argentine), le cadre des alliances a été défini. Aux quatre membres fondateurs se sont ajoutés six pays : trois ayant déjà le statut d’ « états associés » (Chili, Bolivie et Pérou), ainsi que le Venezuela et la Colombie, comme conséquence du traité de libre-échange signé avec la CAN.

[7] [NDLR] Lors de la Guerre du Pacifique en 1879, le Chili s’empara de l’unique accès de la Bolivie à la mer. Cet événement a alimenté une grande partie des tensions qui ont alimenté les relations entre les deux pays.

 

 

Traduction : Anne Vereecken, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).                  

10 avril 2005 - Source : http://risal.collectifs.net/

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